samedi 28 février 2009

Étude graphologique


L’Almanach des Lettres 1947 consacre un chapitre à la graphologie sous le titre « Graphologie et Critique ». Ces études dues à Maurice Delamain décryptent les écritures de Jean Paulhan, André Malraux, François Mauriac, André Gide, Georges Bernanos, Jean-Paul Sartre et celle de Georges Simenon que nous reprenons ci-dessous :





Georges Simenon
[L’] écriture de Simenon, [...] sera pour nous un délice après la plupart de ces graphismes que nous venons de voir et qui sont pleins de « secondarités », c’est-à-dire dans lesquels il apparaît que les plénitudes ne sont pas de vrais pleins, mais des « vides remplis ». Ici c’est tout simple, vrai et sans façon, c’est
« primaire » dans le bon sens, c’est-à-dire direct et spontané.


Dans une écriture, il y a le trait d’encre en lui-même, et le tracé, le chemin que suit la plume créant les formes. Or le trait est pâteux, flou, un peu engorgé d’encre sans être boueux, il est appuyé, tous signes de sensorialité, de vitalité, de libido. Mais ce n’est certes pas une libido stagnante, car le tracé est fortement incliné – c’est un signe de passion – et extrêmement rapide dans son rythme et sa progression. Elle va vers le dehors, elle s’extériorise, elle est centrifuge. Et cela d’un pas accéléré, endiablé même, mais pourtant aisé, souple et régulier, et qui évite tous mouvements inutiles. La rapidité d’une écriture signifie toujours aussi intelligence et dans celle-ci elle exprime tout ensemble la célérité de conception, de combinaison et d’exécution, car tout va d’un seul train, point d’hésitation ni guère de réflexion, ni de ratures, ni de remords. Avec ce contenu vital, une intelligence même brillante ne fait pas un « intellectuel », elle se met au service de la vie. Aussi ne remarque-t-on pas ici cet amaigrissement ascétique des tracés purement intellectuels. Il est fort normal, sans recherche et même de forme très courante. Mais voici un trait capital : la guirlande (les m et les n écrits comme des u), c’est le signe par excellence du sentiment ; mais elle n’est pas profonde et, comme elle, le sentiment, signifié n’est pas profond et dramatique, il est gracieux et léger mais, extrêmement vif. Il n’aime pas les anicroches, les frictions et va de l’avant. Ajouter à cela que les a, les o sont souvent ouverts (signe très marqué dans les documents mais peu visibles dans notre trop court cliché ; voir cependant l’a de ramenées), qui témoignent de franchise, d’épanchement sans secret – et nous aurons un ensemble très sympathique que tout compte fait nous appellerons sensation-sentiment extraverti, – type français par excellence, bien que le scripteur soit Belge.
Que voilà chose devenue rare parmi les écrivains, un homme qui écrit comme on agit, qui fait des romans comme on fait du sport, pour le plaisir, pour l’action, pour le bénéfice moral ou matériel à en retirer. La rapidité fabuleuse de sa production littéraire est rendue possible par le don de vitesse que nous avons déjà signalé – et ses romans seront non faits avec de la pensée ni avec du subjectif, mais avec de l’action et de la sensation objectivée (qu’on songe à ses célèbres « atmosphères ») et du dramatique (forme naturelle de la création extravertie, qui tend à émouvoir les autres, son public; d’où cette prédilection pour le roman à police et à crimes).
Ce n’est pas la pensée qui est le personnage principal de Simenon, mais elle ne l’en tourmente pas moins. Nous lisons dans notre exemple même que Simenon se reconnaît comme un homme de sensation, et il se plaint des « brouillards » dans lesquels il est obligé d’errer dès qu’il veut « concrétiser une toute petite vérité ». Le cas est typique, la fonction négligée se venge comme elle peut, et tous les grands sensoriels ont eu la manie de penser. Le domaine de la pensée, ce domaine interdit, ou bien ils s’arrêtent devant, nostalgiques, et ce semble être le cas de Simenon – ou bien ils s’y élancent sans système, en pillards ou en tyrans, plus hardis que compétents mais combien riches de secrets de la vie ! C’est le cas des sensoriels extravertis de génie, auteurs intarissables et rapides, que leurs écritures nous font connaître. Nous n’avons malheureusement pas l’écriture de Shakespeare qui en était sûrement, mais plus près de nous c’est Chateaubriand, Balzac, Sand et cet Hugo dont le véritable tourment, estime Thibaudet, était la pensée et chez qui le mot ombre occupe une place significative.
Almanach des Lettres 1947, " Graphologie et Critique" par Maurice Delamain, Paris, Éditions de Flore et La Gazette des Lettres, 1946, pp. 151-152.

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